Les têtes se prolongent en silhouettes
complètes: les tuniques, les pantalons et les bottes sortent du brouillard
comme d’un étang de lait. Ils se forment en colonne. La colonne marche tout
droit devant elle. Les silhouettes se confondent et leur masse constitue une
sorte de coin; on ne reconnaît plus les individus; ce n’est qu’un coin sombre
allant lentement de l’avant, complété bizarrement par les têtes et les fusils
qui semblent sortir, en nageant, de l’étang de brouillard. Une colonne, mais
pas des hommes. […] Les canons et les voitures semblent glisser sur
l’arrière-plan estompé du paysage lunaire; les cavaliers, avec leurs casques
d’acier, ont l’air de chevaliers du temps passé; c’est, d’une certaine manière,
beau et émouvant.
Erich
Maria Remarque, Im
Westen nichts Neues (extrait),
1929.
.
C’est sur le campus franco-allemand de
Sciences Po Paris à Nancy, lieu chargé de l’histoire des trois dernières
guerres entre la France et l’Allemagne, que nous avons décidé de nous
interroger sur la guerre et ses représentations.
Les étudiants sont invités à repenser,
réinterpréter et analyser l’image que l’on a de la guerre, s’inspirant de leurs
histoires, de leurs mythologies personnelles.
Chacun repense la guerre et ses
représentations entre hier, aujourd’hui et ce qu’elle sera demain.
Dès son origine la photographie de conflit fut confrontée à la question du
réel.
Alors que la subjectivité est évidente dans la peinture, la photographie
est présentée comme preuve.
Pourtant dès ses débuts avec la guerre de Crimée, elle est confrontée à la
question de la mise en scène et son importance progressive comme outil de
propagande ne va que renforcer sa manipulation.
A partir de la 1er Guerre Mondiale, grâce aux progrès techniques accomplis, la photographie
peut pour la première fois se retrouver sur le front, au plus près des combats.
Les soldats ne sont plus seulement combattants mais aussi témoins, producteurs
d’images.
La presse joue un rôle déterminant,
alors que les écrits sont contrôlés méticuleusement, les images produites par
les combattants peuvent circuler quasi-librement. De nombreuses photographies
prisent par des poilus, seront publiées, rendant compte aux civils directement de la violence du conflit.
L’ère de la communication iconographique
de masse est née et l’image va devenir une arme de guerre.
Avec la guerre du Vietnam, les états-majors comprennent qu’une guerre
gagnée sur le terrain peut désormais être perdue dans l’opinion et inversement.
Aussi les armées, mais également les groupes de guérillas, vont s’évertuer à
construire des images et à instrumentaliser les médias.
L’image n’est plus forcément vérité,
mais elle devient icône.
Aujourd’hui les forces armées
s’efforcent de tenir les reporters d’images à l’écart des combats afin de
donner l’illusion d’une guerre « propre » et sans victimes.
On semble néanmoins progressivement
sortir de ce schéma; à l’époque du numérique, et notamment des téléphones
portables équipés d’appareils photo, il va devenir encore plus facile de
produire et diffuser des images.
C’est ainsi que l’on redécouvre via
internet toute la brutalité du conflit dans des images diffusées hors de tout
contrôle.
Ces images amateurs réalisées par les
combattants nous montrent la réalité de la guerre, une réalité choquante que le
public occidental n’est pas prêt à assumer.
Comment justifier auprès de l’opinion
publique l’opération Enduring Freedom (Liberté Immuable) en Afghanistan lorsque l’on voit des images de soldats
américains uriner sur des cadavres d’insurgés afghans, ou l’opération Iraqi Freedom avec les images de prisonniers irakiens
torturés dans la prison d’Abu Ghraib ?
La guerre ne semble plus perceptible en
Occident et pourtant elle est partout ; à travers la fiction, où films et
jeux vidéo nous en offre une vision fantasmée, une forme d’exotisme et aussi à
travers le réel avec l’image médiatique qui pourtant nous offre de la guerre
une image tout aussi caricaturale que celle de la fiction.
La guerre en Occident existe toujours
mais elle a changé de forme, c’est une guerre d’influence, une guerre
économique, sans pitié où l’image joue là encore un rôle majeur. Chacun
cherchant d’abord à gagner sur le front de l’opinion, il n’y a plus de situation
de paix ou de guerre bien circonscrite, mais concurrence perpétuelle
d’influences où les forces en présence s’évertuent à construire des images et à
instrumentaliser les médias.
Emeric Lhuisset
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